Le Bureau Exécutif du Syndicat National des Magistrats du Gabon (SYNAMAG) s’adresse aux magistrats, aux autorités de la République et à l’opinion publique pour faire le point sur une actualité judiciaire lourde de sens, où se mêlent sanctions disciplinaires,atermoiements institutionnels et renoncements gouvernementaux.
Ces faits, en apparence disparates, dessinent une même réalité : celle d’une justice que l’on sanctionne avec zèle mais que l’on refuse obstinément d’outiller, de protéger et de faire fonctionner normalement. Il est devenu d’usage, dans le discours public comme dans le discours officiel, de présenter la justice gabonaise comme une institution en état de décomposition avancée, gangrenée par la corruption et incapable de se réformer elle-même. Or il est une vérité que l’on s’obstine à taire : l’image dégradée de la justice n’est pas le produit d’une fatalité endogène, mais le résultat cumulé de renoncements,
d’ instrumentalisations et d’un sous-investissement chronique dont la responsabilité incombe, pour l’essentiel, à d’autres que les magistrats eux-mêmes. Cinq carences des politiques publiques permettent de l’établir : le dénuement matériel, l’instrumentalisation politique des sanctions, l’abandon sécuritaire, l’inertie statutaire, et le sabotage de la traçabilité financière de la justice.On ne bâtit pas une justice respectée avec des palais de justice vétustes, dépourvus de sécurité, et pour la plupart jamais rénovés depuis des décennies. On ne bâtit pas une justice respectée en refusant, année après année, de doter les juridictions des moyens matériels, humains et logistiques élémentaires à l’exercice normal de leur office. Comment exiger d’une justice qu’elle inspire confiance lorsque l’État lui-même la maintient dans le dénuement, pendant que d’autres secteurs bénéficient d’investissements visibles et soutenus ?
L’image de la justice se dégrade d’abord parce que l’État a choisi, année après année, de la placer au bas de ses priorités.
À ce jour, en dehors du palais de justice de Libreville dont les travaux engagés depuis plus de dix ans viennent d’être achevés, aucun autre palais de justice n’a été rénové encore moins construit. Cette carence tranche pourtant avec les efforts visibles consentis dans d’autres secteurs de la vie publique.
Voilà un an que le Gouvernement a annoncé son intention d’entreprendre des travaux de rénovation dans certains palais de justice du pays. À ce jour, rien n’est venu concrétiser cette promesse.
Les magistrats, quant à eux, ne demandent qu’à travailler dans des conditions acceptables et à être considérés à la mesure de leur statut. Est-ce un crime que d’exiger de l’État qu’il édifie des palais de justice dignes de ce nom ? Est-ce trop demander que de vouloir doter la justice des moyens qui lui permettent d’offrir à nos concitoyens la justice qu’ils méritent ? Est-ce un excès que de réclamer, au regard de notre statut, un traitement à la hauteur des responsabilités qui sont les nôtres ?
Une justice respectée est une justice que l’on dote de palais dignes de ce nom, que l’on protège dans l’exercice quotidien de sa mission, dont on respecte le calendrier statutaire — sessions du Conseil Supérieur de la Magistrature tenues dans les délais, textes d’application du statut des magistrats effectivement adoptés — et dont on cesse de faire un instrument de règlement de comptes.
Restaurer l’image de la justice gabonaise ne se décrète pas dans les discours ; cela se prouve dans des actes concrets, mesurables, et jusqu’ici obstinément différés.
L’image de la justice se dégrade également chaque fois que le pouvoir politique la convoque pour régler des comptes qui n’ont rien de judiciaire, avant de la présenter, une fois l’objectif atteint, comme seule responsable des dérives qu’elle a servi à masquer. Des procédures disciplinaires menées avec un empressement suspect, des magistrats sacrifiés sur l’autel d’équilibres politiques du moment : voilà ce qui alimente, dans l’opinion, l’idée d’une justice aux ordres, incapable de dire le droit en toute indépendance. Cette instrumentalisation n’est pas imputable aux magistrats ; elle est le fait de ceux-là mêmes qui, publiquement, s’en indignent.
Le SYNAMAG ne nie pas qu’il existe des magistrats qui s’illustrent par des comportements déviants,qui n’honorent ni le corps de la magistrature ni la justice qu’ils ont pour mission de rendre ; il a toujours été le premier à les condamner sans complaisance. Mais il refuse que cette réalité, minoritaire et
circonscrite, soit érigée en explication unique et suffisante de la crise de confiance que traversel’institution. Ce désintérêt manifeste des autorités pour les maux qui minent l’institution judiciaire se drape trop souvent d’un prétexte aussi commode que fallacieux : la justice serait rongée par la corruption.
Le SYNAMAG ne se dérobera jamais à l’exigence d’intégrité, mais il récuse avec la
dernière fermeté cette mise en accusation à sens unique. La justice gabonaise n’est pas plus corrompue que les autres administrations publiques ni que la classe politique de ce pays ; elle n’a pourtant jamais eu la gestion des finances publiques du Gabon entre ses mains, quand bien même le pays ne fait pas figure de bon élève en la matière. Faire de la justice le bouc émissaire désigné des maux qui minent le Gabon relève moins de l’analyse objective que de la commodité politique.
Mais en attendant, c’est la tête des magistrats que l’on veut absolument obtenir on ne sait pour quelles fins véritables, comme en témoignent les décisions du dernier Conseil de discipline. Maintenant que des magistrats ont été radiés, il conviendra d’observer avec attention comment les conditions de vie et de travail de la magistrature seront, à leur tour, améliorées.
A ce propos, c’est avec une profonde désolation que SYNAMAG a pris connaissance des sanctions prononcées le 25 août 2026 par le Conseil de discipline. Même s’il n’a été saisi que par un seul magistrat assigné à comparaître, il demeure toutefois disposé à assister tous les magistrats sanctionnés qui souhaiteraient contester les décisions du Conseil de discipline devant le Conseil d’État, tant il est acquis que certaines des sanctions prononcées apparaissent disproportionnées et pourraient à ce titre être annulées.
Cependant, il tient à interpeller solennellement les magistrats sur certains comportements déviants,contraires à la déontologie, qui n’honorent ni le corps de la magistrature ni la justice qu’il a mission de rendre. La rigueur et l’exemplarité ne se négocient pas, elles sont la condition même de la crédibilité de l’institution judiciaire.
Avec la même fermeté le SYNAMAG entend attirer l’attention du pouvoir politique sur sa fâcheuse tendance à instrumentaliser la justice et les magistrats pour assouvir des besognes inavouables, avant de se retourner contre ces mêmes magistrats, par le truchement du Conseil de discipline, dès lors qu’ils ne lui sont plus utiles. Cette session disciplinaire nous aura appris une leçon amère : lorsque le politique veut régler ses comptes avec un magistrat, il emprunte la voie d’autres magistrats pour l’anéantir. Le SYNAMAG appelle donc solennellement chaque magistrat à résister à cette tentation,car un magistrat qui n’a rien à se reprocher demeure, en toute circonstance, difficilement atteignable.
L’image de la justice se dégrade enfin, et peut-être plus gravement encore, du fait de l’insécurité dans laquelle sont contraints de travailler les magistrats au quotidien. Le palais de justice de Libreville lui-même n’a pas été épargné : l’incident au cours duquel une femme s’est aspergée de produits inflammables dans l’enceinte même du palais, dans une tentative d’immolation, restera comme une illustration glaçante du degré d’exposition auquel sont livrés magistrats, greffiers et justiciables, dans un lieu où l’autorité de l’État devrait pourtant garantir la sécurité de tous. Que l’on puisse en arriver à
de telles extrémités au cœur même du temple de la justice, sans qu’aucun dispositif sérieux n’ait permis de l’anticiper ni d’y répondre dans la sérénité, en dit long sur l’état d’abandon sécuritaire des juridictions gabonaises.
Le cas de Mouila illustre, avec une gravité plus grande encore, cette même défaillance, mais sous une forme plus insidieuse : celle de forces de l’ordre censées précisément assurer cette sécurité, et qui bravent au contraire, sans la moindre hésitation, l’autorité de la justice elle-même. Le refus d’exécuter des mandats de comparution, le retrait délibéré de la protection due au Procureur Général,l’intimidation armée au sein même du palais de justice : autant d’actes d’insubordination caractérisée qui se sont déroulés sous le regard impuissant de ceux-là mêmes qui incarnent l’autorité judiciaire sur le terrain, et dans l’indifférence assourdissante du Garde des Sceaux, dont le silence en dit long sur le rang qu’occupe réellement la sécurité des magistrats dans ses préoccupations. Or, quand des unités de police judiciaire s’affranchissent ouvertement de l’autorité que leur confèrent pourtant les articles 20 et 21 du Code de Procédure Pénale sur le Procureur de la République, c’est l’autorité même de la justice, et à travers elle sa crédibilité tout entière, qui est publiquement piétinée — sans qu’aucune réaction à la hauteur de cette gravité ne soit venue de la Chancellerie.
Comment s’étonner ensuite que l’image de la justice se délite dans l’opinion, lorsque les magistrats eux-mêmes ne peuvent exercer leur office en sécurité, ni dans l’enceinte d’un palais de justice, ni face à ceux qui devraient concourir à l’exécution de leurs décisions ? Cette double défaillance — insécurité matérielle et défiance institutionnelle — envoie un signal désastreux : celui d’une justice que l’on peut braver et menacer sans risque, dans l’indifférence de ceux dont c’est pourtant la charge de la protéger.
Prévue pour se tenir dans la première quinzaine du mois de juillet 2026 conformément à la loi portant
Statut des Magistrats, la session ordinaire du Conseil Supérieur de la Magistrature ne s’est, à ce jour,toujours pas réunie, laissant les magistrats dans un embarras injustifiable. A un mois de la rentrée judiciaire, aucun magistrat ne sait ni dans quelle juridiction ni dans quelle localité il sera affecté.
Au-delà du manquement juridique, ce retard institutionnel engendre de graves préjudices humains,matériels, financiers et sociaux pour les Magistrats et leurs familles.
En effet, les affectations tardives plongent ces agents de l’État dans une précarité organisationnelle intolérable. Comment gérer sereinement la recherche et l’obtention d’un logement dans la nouvelle localité d’affectation en seulement quelques semaines, voire quelques jours ? À cela s’ajoutent le stress et le coût financier des déménagements, aménagements précipités et transport non pris en charge par l’Etat. Plus grave encore, cette situation perturbe lourdement la gestion des enfants à charge. Entre les inscriptions et réinscriptions scolaires à réorganiser en urgence et le déracinement brutal des familles,
le retard du Conseil Supérieur de la Magistrature pénalise directement le bien-être familial de ceux qui ont la charge de rendre la justice. La rentrée administrative a été fixée le 31 août et aucun magistrat ne sait encore dans quel établissement ses enfants seront inscrits.S’il est vrai que la tenue préalable de la session disciplinaire a été présentée comme le motif de ce report, le SYNAMAG ne perçoit aucun lien de dépendance entre les deux sessions : la session ordinaire n’est nullement tributaire de la session disciplinaire. Rien n’empêchait, bien au contraire, la tenue de la session ordinaire du CSM bien avant le Conseil de discipline.
Cette situation est encore une fois préjudiciable. Elle l’est pour les magistrats, dont les légitimes aspirations de carrière demeurent suspendues à un calendrier arbitraire, générant frustration,démotivation et sentiment d’abandon institutionnel. Elle l’est également pour la justice elle-même, car une magistrature dont la gestion de carrière est différée au gré des priorités politiques du moment perd en sérénité et en indépendance ce qu’elle gagne en précarité et en docilité forcée. Un CSM qui ne siège pas dans les délais est un CSM qui laisse le champ libre à l’arbitraire.
A cette situation vient s’ajouter le refus persistant du Gouvernement d’adopter les projets de textes d’application indispensables à la prise d’effet totale du statut des magistrats. Ce statut, adopté de haute lutte, demeure ainsi une coquille largement vide, faute de volonté politique de le rendre pleinement opérant. Cette rétention délibérée illustre, une fois encore, un double discours devenu la marque de fabrique de ce Gouvernement : promettre pour apaiser, puis différer indéfiniment pour mieux maintenir les magistrats sous contrainte.
Plutôt qu’à porter des réformes véritablement viables pour la justice gabonaise, le SYNAMAG observe avec consternation que le Ministre visiblement en mal d’occupation choisit de consacrer son temps et l’autorité de sa charge à régler des comptes aux magistrats. Ce choix est d’autant plus regrettable qu’il s’exerce précisément là où l’action ministérielle fait cruellement défaut : textes d’application non adoptés, CSM non réuni dans les délais. Que le zèle réformateur dudit Ministre se déploie avec tant de célérité pour sanctionner, et avec tant de lenteur pour bâtir, en dit long sur l’ordre réel de ses priorités.
Le SYNAMAG tient également à s’exprimer sur une question qui touche directement à l’un de ses combats les plus constants : la traçabilité des produits générés par l’activité judiciaire.
L’opinion se souvient qu’une commission mixte avait été mise en place afin de travailler sur les modalités de recouvrement de ce produit. Cette commission a rendu son rapport dès octobre 2025.
L’une de ses conclusions majeures était simple et de bon sens : faire de la quittance du Trésor Public un élément essentiel justifiant le paiement d’une procédure et une condition de recevabilité du dossier lors de son examen. L’objectif poursuivi était de faire de la justice un acteur déterminant dans l’optimisation des recettes publiques.
Près d’un an plus tard, que constatons-nous ?
Le Ministre de la Justice n’a daigné accorder aucune attention à ce projet de texte. Il a préféré se murer dans le silence, se consacrer à des questions d’importance tertiaire, sans jamais avancer la moindre raison pour justifier cette inertie. Et voilà qu’aujourd’hui, le SYNAMAG découvre avec surprise des tentatives inavouées de captation de ce produit de l’activité judiciaire alors qu’il aurait été tellement plus simple, tellement plus efficace, de rendre ce paiement obligatoire par l’adoption des projets de textes déjà prêts depuis octobre 2025.
Ce refus, ou pour le moins cette négligence savamment orchestrée, n’est pas un accident. Il est révélateur d’une réalité que le SYNAMAG dénonce depuis longtemps : le manque de volonté du gouvernement d’initier des réformes sérieuses et viables dans le secteur de la justice. Tout ce qui a été entrepris jusqu’ici demeure volatile ; rien n’est sérieux. La preuve en a été donnée par le Ministère lui-même, à travers cette note de service invitant les chefs de service à faire un point sur les recettes perçues au titre de l’année judiciaire. Une telle démarche, tâtonnante et artisanale, n’aurait eu aucune raison d’être si le Ministre s’était réellement investi dans l’adoption des textes issus des travaux de la commission mixte. La traçabilité de ce produit serait aujourd’hui fluide. Elle ne l’est pas, parce que rien n’a été fait.
N’ayant pas obtenu satisfaction sur le fond, le Ministre s’obstine dans la superficialité en adoptant une mesure qui, à nos yeux, comporte deux inconvénients majeurs. Le premier est sa portée dérisoire. Sur l’ensemble des actes de procédure payants qui rythment l’activité judiciaire, cette mesure ne concerne que le seul casier judiciaire, qui est précisément l’acte dont le coût est le moins élevé de tous les actes judiciaires payants. Autrement dit, on s’attaque au sommet le plus visible et le moins conséquent, en laissant intacts tous les autres flux financiers, ceux des greffes, ceux des procédures contentieuses,ceux qui pèsent réellement dans les recettes de la justice. Une réforme de la traçabilité qui ne saisit pas l’ensemble des produits de l’activité judiciaire n’est pas une réforme. C’est un affichage, ou à tout le moins une attitude de commerçant, les fameux quittanciers ne venant pas du Trésor Public. Et un affichage ne résout rien.
Le second inconvénient est plus grave encore : cette mesure porte en elle les germes de sa propre destruction, car aucun texte ne la rend obligatoire. Sans base juridique contraignante, cette quittance repose sur la seule bonne volonté des agents et des usagers, sans aucune sanction possible en cas de contournement. C’est une mesure précaire, réversible, inopposable, qui ne survivra pas à la première résistance administrative. Elle n’offre strictement aucune des garanties de pérennité qu’aurait offertes un texte réglementaire issu du rapport de la commission mixte. Et puisqu’il est question de traçabilité, posons les questions que chacun se pose :
Comment le Ministre a-t-il géré, jusqu’à présent, l’argent du casier judiciaire ?
Où sont passées les centaines de millions générées par ce service ?
Où sont passés les centaines de millions du Greffe du commerce logé à l’ANPI et géré par le cabinet du Ministre ?
Le SYNAMAG n’a eu de cesse de demander au Ministre la communication du solde du compte justice logé au Trésor Public. À ce jour, aucune réponse ne lui a été apportée.
Ces constats ne sont pas isolés : ils procèdent d’une même logique, celle d’une justice que l’on instrumentalise et que l’on sanctionne, mais que l’on se refuse à équiper, à protéger et à faire fonctionner selon les règles qu’on lui impose pourtant. Le SYNAMAG restera vigilant, uni et déterminé à défendre chaque magistrat injustement frappé, comme il restera intraitable face à tout manquement déontologique en son sein.
Pour toutes ces questions, les magistrats se réuniront dès la rentrée judiciaire pour décider de la suite à donner à toutes ces situations.
En attendant cette échéance, le SYNAMAG exige :
• la tenue immédiate de la session ordinaire du CSM ;
• l’adoption sans délai des textes d’application du statut des magistrats ;
• la mise en œuvre effective et vérifiable des mesures de sécurisation des palais de justice.
Le SYNAMAG appelle l’ensemble des magistrats du Gabon à la vigilance, à la cohésion et à
l’exemplarité, seules armes véritablement efficaces pour une justice DIGNE et INDÉPENDANTE.
LE PRESIDENT
Landry ABAGA ESSONO

